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Hors d’atteinte, de Frédéric Couderc

Une très belle histoire d’amour et de secrets transgénérationnels, sur fond de traumatismes liés à la Seconde Guerre mondiale – traumas qui appellent réparation, justice, devoir mémoriel, mais aussi vengeance.

« Le IIIᵉ Reich avait décidé de se débarrasser des “bouches inutiles”, la régénération du peuple allemand prônée par Hitler passait par la sélection des forts et l’élimination des faibles, Hambourg n’échappait pas aux affiches montrant les malheureux déficients mentaux. Quelques mois avant que Vera [la sœur handicapée de Viktor] ne se trouve dans l’autocar [à destination de l’asile psychiatrique de Sonnenstein dirigé par Horst Schumann], la chancellerie du Führer avait secrètement lancé le programme Aktion T4. Et les nazis se projetaient bien au-delà de l’horreur de la stérilisation, ils s’appuyaient sur la SS, la complicité de psychiatres expérimentés était assurée, ils avaient recruté de jeunes médecins fiables ou même des étudiants pour évaluer quelques deux cent mille formulaires, c’était peu ou prou le nombre d’“incurables” à éliminer de façon indolore, “les idiots de plus bas niveau, les cervelles d’oiseaux, les mongoliens, les gens aux membres atrophiés, aux hideuses fistules, aux tumeurs répugnantes, ces poids morts revenant fort cher”. Les centres d’extermination étaient prêts, un certain lyrisme abject aussi : dans son ordre écrit à l’automne [1939], Hitler avait employé le terme de Gnadentod, la “mort miséricordieuse”. » (p. 188)

« L’une des curiosités allemandes, c’est le silence autour du programme T4. Tous se sont entendus pour masquer la part des médecins dans ces crimes. Par ses mensonges, la profession a su très habilement masquer son attrait pour la “mort miséricordieuse”. Qui s’intéresse au sujet sait que la moitié des médecins du pays appartient au parti nazi, ce qui en fait la première profession en proportion. » (p. 222)

Construit autour de Paul Breitner, narrateur fictif, écrivain, dont le grand-père, Viktor, qui sera enrôlé de force dans la Wehrmacht, a vécu au moment de l’ascension au pouvoir d’Hitler puis de la dénazification de l’Allemagne bientôt scindée en deux États (l’un sous l’égide communiste de l’URSS totalitaire, l’autre sous l’emprise de l’idéologie à visée hégémonique états-unienne), ce roman saisissant de Frédéric Couderc est brodé à partir d’un fait réel : la fuite d’un criminel nazi en Afrique, au Ghana, son impunité et sa traque, sur plusieurs décennies. Ce nazi, c’est donc Horst Schumann (1906-1983). Tout aussi diabolique mais un chouïa moins connu que Josef Mengele (1911-1979), qui quant à lui s’enfuira en Amérique du Sud, Horst Schumann est l’un des maîtres d’œuvre de l’opération Aktion T4 qui consistait à euthanasier les handicapé·es en Allemagne nazie. Ayant accompli sans scrupule cette mission, il sera propulsé au Block 10, à Auschwitz-Birkenau, « parce qu’il a déjà fait ses preuves, qu’il est un as de l’assassinat de masse, et parmi les premiers de la période hitlérienne » (p. 222). Il y effectuera toutes sortes de tris et d’horreurs, notamment des stérilisations, des irradiations et des castrations de déporté·es.

Frédéric Couderc retrace cette période d’après-guerre dans une Allemagne en ruine, endeuillée. Certain·es cherchent un abri sûr. Pour quelques survivant·es de la Shoah, ce sera Israël. Pour certains criminels, ce sera l’Amérique du Sud, où la diaspora allemande est implantée depuis plus d’un siècle. Pour Horst Schumann, ce sera la brousse de l’ex-Togoland, ex Gold-Coast (protectorat allemand, de 1884 à 1914, passé sous la férule britannique après la Première Guerre mondiale), c’est-à-dire le Ghana, devenu indépendant en 1957. Si des milliers de nazi·es se suicident en apprenant la mort d’Hitler et la capitulation de ses armées décimées, d’autres s’échappent et refont leur vie, telle Hanna Reitsch (1912-1979), aviatrice personnelle du Führer, qui se mettra au service du président ghanéen Kwama Nkrumah (1909-1972) ou comme ce Horst Schumann qui ouvrira un dispensaire au nord d’Accra, à Kete-Krachi, avant d’être extradé en 1966 vers l’Allemagne après avoir été démasqué et où il bénéficiera, malgré l’ampleur avérée de ses crimes, d’une clémence étonnante.

Horst Schumann sera « inculpé du meurtre par euthanasie de 15 314 personnes pour la seule période de 1939 à 1941. Des crimes commis au centre d’extermination de Sonnenstein. » (p. 221) Il sera libéré en 1972 pour raisons de santé.

Horst Schumann n’a jamais été privé de son titre de médecin ni radié de l’ordre des médecins.

« Viktor l’écouta une bonne demi-heure discourir en anglais, saisissant une phrase sur deux, mais avant tout perplexe sur ce qui les différenciait fondamentalement, car lui aussi avait servi son pays. Ils n’étaient pas du même milieu, c’était peut-être ça, la clé. Les gens comme Hanna Reitsch vont à la force. Ils réagissent comme on a toujours réagi dans l’histoire patronale, ils se compromettent tout comme se sont instantanément compromis les Krupp, les Opel, les Siemens, des gens qui pourtant survivraient au IIIᵉ Reich et financeraient la RFA. Avec eux, c’était toujours une histoire de bêtise, de lâcheté et d’intérêts bien compris.

(…) les ressorts d’une complicité avec ce qu’il y a de plus monstrueux pouvaient se réduire à une chose aussi vile, aller où l’argent coule à flots. » (p. 371)

Hors d’atteinte, roman de Frédéric Couderc, Éditions Les Escales domaine français, 2023, éditions Pocket, 2024, 588 p., 10,30 €, prix Seligmann 2023 contre le racisme.

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