Un essai pour lutter contre ces discriminations éhontées qui défigurent la République.

« Ils [les “bohémiens”, les “Égyptiens”, les Romani…] reçurent dans un premier temps un bon accueil dans le royaume de France, notamment parce qu’ils circulaient en possession d’une bulle papale et aussi en raison d’une curiosité et d’un exotisme fort. Mais ils furent rapidement rejetés, la brève hospitalité laissant place à une méfiance vis-à-vis de ce nouveau voisinage. En témoigne l’ordonnance du 11 juillet 1682 signée par Louis XIV, qui avait pour but d’envoyer ceux qui étaient alors nommés “bohémiens” aux galères, à savoir aux travaux forcés. » (p. 19-20)
Militant gilet jaune, admirateur revendiqué de l’anarchiste Alexandre Jacob ou du boxeur gitan Christophe Dettinger (à propos duquel notre président de la République comme d’habitude confit dans ses préjugés, s’étonna que ce boxeur sût exprimer une opinion politique, suite à ce chahut, sur la passerelle Léopold-Sédar-Senghor à Paris, lors de l’acte VIII du mouvement des Gilets jaunes, le samedi 5 janvier 2019, lors duquel Christophe Dettinger allongea de remarquables patates – de forain – aux CRS en armure qui molestaient des manifestant·es descendu·es en nombre dans la rue pour exiger justice, égalité et accès à une vie digne), harangueur de foules fougueux régulièrement harcelé par la police et la justice à cause de ses opinions tranchées, ex-assistant parlementaire de la députée insoumise Ersilia Soudais (banni des locaux de l’Assemblée nationale par Yaël Braun-Pivet), universitaire travaillant sur l’histoire de l’antitsiganisme, l’activiste Ritchy Thibault prend ici la plume pour défendre avec panache la culture riche et originale, aux multiples et internationales ramifications, des Voyageurs, des Romani, ces « voleurs de poules ». Car en France ceux-ci sont injustement stigmatisés, et ce, depuis des siècles.
L’État empile les lois, les règlements, les obligations, les interdictions discriminantes et les châtiments qui rendent la vie impossible à cette minorité que la ségrégation, les persécutions, voire les tentatives d’extermination génocidaire (qui auront été grandement facilitées par le contrôle policier zélé et le fichage administratif abusif subis par la communauté desdits « bohémiens »), ont rendue pauvre, méfiante, réduite à des conditions d’existence dégradées, dans des zones polluées – comme le souligne également l’avocat William Acker dans l’ouvrage édifiant Où sont les « gens du voyage » ? paru aux éditions du commun (Rennes, 2021) répertoriant les aires « d’accueil » confinées de façon systématique dans des périphéries hostiles, en principe inhabitables, près d’échangeurs, de déchetteries, de cimenteries, de voies ferrées, de zones SEVESO, etc.
« Les installations temporaires partout ailleurs que sur les aires dites “d’accueil” qui sont en réalité très inaccueillantes, sont considérées comme des installations illicites. Effectivement, les Voyageurs sont interdits de résidence dans la majeure partie du territoire hexagonal ; ils ne peuvent stationner que sur les lieux qui leur sont assignés, ce qui est une atteinte flagrante à la liberté d’aller et venir. Le comble dans cette histoire, c’est que la majorité des collectivités locales, qui sont dans l’obligation d’avoir une aire d’accueil, ne respectent pas cette obligation.
Il y a urgence à consacrer le droit fondamental à l’itinérance ainsi que la liberté d’installation qui est déjà censée être garantie par l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Consacrer ce droit réel à la libre circulation implique l’abolition et la sortie du système des aires d’accueil qui est profondément attentatoire à cette liberté. Il faut revenir à la libre installation sur les espaces communaux. » (p. 31)« Les Voyageurs, comme nous l’avons vu précédemment, subissent une condamnation à l’échec scolaire, sont marginalisés dans la société, font l’objet d’une surveillance accrue par les services de police et d’un traitement médiatique sulfureux. Voilà un engrenage qui conduit l’institution judiciaire à percevoir ladite appartenance à la communauté des “gens du voyage” comme une circonstance aggravante, ce qui génère un taux de condamnation important et donc une surreprésentation carcérale des Voyageurs.
La société produit l’image du Gitan comme un individu dangereux qu’elle demande à la police de surveiller davantage et à la justice de punir avec une grande sévérité afin de civiliser ces dangereux sauvages. » (p. 62)« Ajoutons également que les collectifs romani et voyageurs sont poussés aux illégalismes (…) Ce stationnement “illicite” n’est pas un choix, il est très largement provoqué par les institutions elles-mêmes (…) Ainsi, le besoin vital de se poser quelque part se transforme mécaniquement en délit puis en prison ferme. L’État fabrique de toutes pièces des Voyageurs hors la loi. » (p. 62-64)
Ce que la loi française élabore en matière d’antitsiganisme depuis des siècles est donc vertigineux, démontre ici avec brio Ritchy Thibault. Raison pour laquelle le pays s’honorerait à réparer les innombrables injustices commises envers cette population vouée aux errances infernales – rétablir des lois plus justes et plus humaines en somme. Soutenir toutes les initiatives allant dans ce sens semble être le minimum.
Voleurs de poules – Combattre l’antitsiganisme, de Ritchy Thibault, Éditions Libertalia, Montreuil, 2026, 104 p., 10 €









