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La pouponnière d’Himmler, de Caroline De Mulder

Où l’on verra que le contrôle du ventre des femmes et la sélection raciale des naissances sous un régime totalitaire est une aporie sociétale totale.

« Un long moment de silence. Les bras tendus se baissent. Sur un signe du docteur, tous se dirigent vers la salle commune, sauf les mères qui a la suite de Schwester Margot ramènent leur enfant à l’étage. Brouhaha. Voix. L’odeur du café, le vrai, pas l’infâme Ersatz. Les femmes debout par petites grappes, gaies, rieuses, dans une lumière de fin d’été. Helga se tient non loin du docteur, elle sait qu’il aime l’avoir à proximité lors des cérémonies, qu’il s’agisse d’une Bénédiction du Nom ou d’un mariage. Il parle avec le Reichsführer, dont elle distingue les mots lorsqu’il s’anime et hausse la voix :

“N’y a-t-il pas moyen d’accélérer le programme, mein Freund, mon ami ?” Un peu plus bas : “Nous perdons beaucoup d’hommes.

Mein Reichsführer, nous aurons, d’ici trente ans, six régiments de plus grâce aux Lebensborn. Mais nous ne pouvons pas accélérer le temps.

– Quelle injustice qu’un soldat meure en un instant et mette seize ans à grandir.” Il secoue la tête avec peine. “En courage, notre 12. SS-Panzer-Division dépasse les divisions d’adultes, mais la témérité de nos plus jeunes les expose davantage encore que les hommes faits. Il en meurt hélas tellement.” (p. 60)

La folie suprémaciste d’une population fanatisée a des effets concrets sur les existences impactées par ces politiques – ici, le nationalisme-socialisme établissant la supériorité du peuple allemand de type nordique (les fameux blonds aux yeux bleus de solide constitution, destinés à rejoindre les armées du Reich et à former l’élite de la nation). Ce roman historique permet d’aborder certaines réalités qui ont pu passer sous les radars du grand public : les maisons de naissance pour femmes aryennes ou portant des enfants de pères aryens.

Renée, une jeune Normande enceinte d’un soldat allemand, se voit ainsi accueillie en 1944 dans un Lebensborn allemand, lieu emblématique où cette idéologie monstrueuse de la préférence aryenne est appliquée avec une organisation effarante. Schwester Helga y travaille et écrit son journal, exposant tantôt ses scrupules tantôt son zèle. Il s’agit de garantir au IIIᵉ Reich à des fins belliqueuses un renouvellement qualitatif de sa population décimée par la guerre et les revers qui s’accumulent notamment sur le front de l’Est, contraignant les maternités nazies menacées par les avancées soviétiques à plier bagages et à trouver refuge dans le Heim Hochland bavarois où réside Renée.

Ces aspects méconnus du nazisme sont ici racontés avec un soin quasi clinique, de circonstance. La place faite aux femmes (vouées à un réarmement démographique méthodique et démoniaque), la gynécologie racialiste dans toute sa perversité, l’administration et la gestion du corps des femmes dans un but militariste, le zèle du corps médical rallié sans recul critique à la pensée nazie, l’aveuglement des femmes allemandes instrumentalisées, les enfants volés à travers toute l’Europe parce qu’ils correspondent aux critères (complètement pétés*) de l’aryanisme, le sort lamentable réservé finalement à tous les contributeurs et contributrices du IIIᵉ Reich dans sa phase terminale et tragique qui emporte avec lui dans sa chute toute une population, et tant d’autres points relatifs à cette si sombre période, font de cet ouvrage de la Belge Caroline De Mulder un remarquable et puissant outil mémoriel pour saisir à quel point le nazisme avait, de gré ou de force, colonisé le corps des femmes et les esprits de chacun·e.

* Il s’agit là de tout sauf d’un jugement moral. Car tout montre ici que lorsque l’on calibre, contrôle et privilégie de manière draconienne les naissances en fonction de la couleur des yeux ou de la blondeur de la chevelure espérée, on aboutit inévitablement à des malheurs, des souffrances, des injustices et des problèmes à n’en plus finir.

La pouponnière d’Himmler, de Caroline De Mulder, Éditions Gallimard, Paris, 2024, Prix des lecteurs Historia BNP Paribas 2024, 320 pages, 9 €.

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