Hélène Laurain : brûlure contemporaine

Partout le feu. Premier roman signé Hélène Laurain sur la génération Tchernobyl en phase d’incinération. Un texte explosion qui brûle les doigts et embrase les synapses. Un récit lucide de cris incandescents et de pupilles écarquillées. Autodafé littéraire. Vivre mais pas dans n’importe quelles conditions.

 

Partout le feuLætitia est née trois minutes avant sa sœur jumelle Margaux, trente-sept minutes avant l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Une gémellité de catastrophe. Lætitia vit à La Cave où elle écoute Nick Cave. Lætitia a étudié dans une grande école de commerce mais elle travaille dans un Snowhall, piste de ski artificielle de Thermes-les-Bains. Lætitia ne ferme pas les yeux sur la catastrophe climatique en cours. En compagnie de Taupe, Fauteur, Thelma, Dédé, activistes écologistes, Lætitia mène des actions coup de poing contre l’État qui enfouit les déchets nucléaires en Lorraine. Lætitia narratrice incendiaire. Souffrant de solastalgie dans un monde où il faut tout nommer expliquer diagnostiquer.

J’ai jamais très bien su / si c’était Fauteur ou moi qui n’en voulait pas / j’ai tellement de voix dans ma tête / qui scandent / attention tic tac / cet autre compte à rebours / j’ai en persistance rétinienne / l’image de moi dans un EPHAD / avec personne d’aimé pour se souvenir / que j’existe / de toute façon / je serai morte avant / alors / quoi de plus généreux / que de ne pas enfanter / dans ma vie-deuil / et dans ce monde / trou-noir

Partout le feu dans la société et dans la littérature. Le premier roman de Hélène Laurain déflagre les convenances. De l’urgence d’écrire. La pression. Le manque d’oxygène. De dénoncer. De mettre le feu aux poudres. L’autrice souffle sur les braises des luttes contre un écocide inexorable. Elle allume les mèches de la révolte radicale. Lætitia n’est pas une héroïne. Elle avance à contre-courant des injonctions familiales des injonctions sociétales des injonctions professionnelles. Elle a brûlé les rêves des autres à son sujet. Elle a brûlé  ses rêves. Elle brûle de l’intérieur. Ses mots brûlent à l’extérieur.

On a milité en paix / puis on nous a mutilés / on a mutilé la seule chose / la seule chose qui était précieuse / on a transformé notre histoire / en un récit de chaos on a réécrit / notre histoire / sur notre / dans notre dos

Hélène Laurain met le feu au réel et au récit. Phrases arithmétiques. Son style ne cherche pas à circonscrire. Il consume. Le monde étouffe. La littérature en miroir également. Ses personnages ne racontent pas d’histoires. Comment croire encore à une fiction qui dépend d’un pouce sur un réseau social ? Hélène Laurain répond à la question dans un autodafé à fleur de tripes et d’illusions fumées. Pas d’avenir. Pour les enfants de Tchernobyl. Pour les autres aussi. Partout le feu. Partout les déchets. Partout la maladie. Partout les métastases. Partout l’eczéma. Partout la folie capitaliste. Partout l’enfermement. Partout le deuil. Brûler les corps. Brûler les chairs à vif. Brûler les souvenirs. Brûler la comédie des repas de famille. Relations volcaniques qu’il faut recouvrir  d’une serviette de politesse. Quitte à s’étouffer.

Ils disent qu’il faut que je fasse /mon deuil / mes deuils/ ils ont un nom / solastalgie il paraît /moi j’appelle ça mes deuils / de la baignoire remplie de mousse / de la vie à 20 ° en toutes saisons / de la volupté de la voiture / du bonheur d’accumuler / le deuil des forêts humides / d’une vie sans cancer/  le deuil du désir d’enfant / de la légèreté / des lacs gelés en hiver / de se savoir actrice d’au moins quelque chose/  le deuil d’une vie consommée / de relations consommées / d’un travail consommé / et de ces deuils / presque / vient le désir d’embrasement / l’envie qu’on m’effondre / plus rapide / plus net/ le désir de savoir /et d’en finir tout à fait /pour de bon/ le désir de me fondre dans les chiffres / qu’on a tous oubliés sitôt lus / pourcentages et fractions / qui additionnés font / beaucoup trop / ou vraiment plus rien du tout / ça s’appelle brûler de douleur et faire avec.

Partout le feu, Helene Laurain raconte le désespoir contemporain qui trouve sa planche de salut dans l’amitié militante. Faire sang commun. Dans les fluides et dans les brasiers. L’autrice prend la température d’une jeunesse trentenaire asphyxiée carbonisée soufrée. Le goût de celleux qui souffrent sur la langue et dans leur peau de survivance.

Partout le feu
le feu en vers
sans ponctuation
sans respiration
roman à la verticale
poème du deuil
colère, révolte, refus
flambent vers le haut
déchets, corps, illusions
inhumées vers le bas
à la faveur d’une plume fossoyeuse
Partout le feu
incendie littéraire
dans le cœur nucléaire
des activistes de la colère.

Partout le feu – Roman de Hélène Laurain – Éditions Verdier – 160 pages – Sorti le 06 janvier 2022

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