Les misérables, de Ladj Ly

Les misérables : un drame de Ladj Ly sur ces banlieues tissées de maints métissages et qui ne s’embrasent pas sans raison.

 

« Pento »* (Damien Bonnard) vient d’atterrir, muté de son plein gré, à la Bac** de Montfermeil***. Il y découvre la malfaisance quotidienne de la police pourtant assermentée. Lui qui précédemment occupait un poste de police-secours en Normandie, a un peu de mal à s’y faire. Il fait néanmoins preuve de bonne volonté, pour tenter de sauvegarder la face et pour ne pas se braquer avec ses collègues qui, eux, ont fait une croix sur la déontologie depuis sans doute un bon moment. Les abus de pouvoir et les vexations de la population sont leur train-train.

montfermeil_INDans Les misérables, on comprend très bien comment les choses dégénèrent. Prenons un quartier, peuplé d’immigrés de la 2ᵉ ou 3ᵉ génération, où l’urbanisme en barres est au vivre ensemble ce que les derniers textes de Renaud sont à la chanson française de combat. Plongeons-y quelques grossiers personnages, armés, couverts par une impunité quasi-totale, téléguidés par des lois iniques, antisociales, héritées des temps coloniaux. Ajoutons un chouia de canicule. Complétons par quelques jeunes – qui ont grandi en meute****, en horde habituée à faire face à l’hostilité, pleins de fougue et d’envies. Puis voyons comment la population indigène*****, impulsive et solidaire, réagit aux provocations et aux exactions perpétrées par ces soudards de la république qui ne prennent même plus la peine de porter leur brassard.

Il paraît qu’Emmanuel Macron a chialé devant ce film – ce président a surtout un service de com’ chargé de donner de lui l’image d’un homme empathique qui se voudrait plus proche, pour mieux les comprendre et les aider, des moins bien lotis qui pâtissent d’une accumulation de handicaps (chômage de masse, promiscuité, environnement terne, équipements sociaux dégradés, avenirs d’emblée compromis par le simple lieu de naissance, préjugés négatifs persistants à leur encontre, racisme, lois sécuritaires et hommes politiques qui les désignent comme étant de la racaille bonne à pas grand-chose si ce n’est dealer ou brûler des MJC…). N’étant pas dupe de la démagogie présidentielle, nous regretterons surtout que Les misérables n’ait pas pu servir lors du procès, tenu à huis-clos, de ces jeunes de Bobigny accusés d’avoir en octobre 2016 incendié un véhicule de police – avec des policiers dedans certes, mais ceux-ci ont réussi à s’en dégager avec plus de peur que de mal – et qui encourent des peines, pour 8 d’entre eux, allant jusqu’à vingt ans de prison.

Pourquoi en effet sont-ce toujours les mêmes qui sont châtiés par la justice connue pour ne pas faire dans le sentiment ni la dentelle ? Les misérables, qui s’arrête juste avant que la justice justement ne fasse son ouvrage, montre que les faits, graves, qui conduisent les jeunes des cités vers la case « incivilité carabinée » puis vers la case prison, sont souvent le fruit de mœurs et de pratiques, notamment policières, qui ont une part prépondérante dans la dégradation du climat social. C’est important, la compréhension du phénomène, si on veut un tant soit peu régler le problème. Ladj Ly pose donc là un acte militant en mettant à nu le processus d’humiliations récurrentes qui s’accumulent, conduisant, comme nous l’avions vu avec Parasite de Boong Joon-ho, à la déflagration finale.

* C’est le surnom, à cause des pommades capillaires Pento®, que lui ont donné ses camarades de jeu bacqueux, Chris (Alexis Manenti) et Gwada (Djebril Didier Zonga).

** Brigade anti-criminalité.

*** Montfermeil atteint en 2016 un taux de pauvreté de 25 % (Sources : Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-Ccmsa).

**** De l’ancien français muete (« groupe de chiens courants dressés pour la chasse »). Du XIIᵉ au XVIᵉ siècles, meute a aussi signifié « soulèvement, émeute, expédition ».

***** « Qui appartient depuis longtemps à une région déterminée » pour reprendre l’étymologie rabelaisienne du XVIᵉ siècle.

Post-scriptum : On regrettera juste que, dans ce film de Ladj Ly, les effets du LBD-40 qu’utilisent à mauvais escient les bacqueux soient si mal rendus et tant atténués. À bout portant, les projectiles que ces engins expédient à plus de 300 km/h font plus de dégât qu’un simple KO et qu’un gros cocard comme en témoignent les nombreux cas de manifestant·e·s défiguré·e·s par ces armes de la police depuis un an.

Les misérables – Drame français de Ladj Ly – Avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Issa Perica, Jeanne Balibar… – Durée : 1h42 – Sortie le 20 novembre 2019.

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