Parasite, de Bong Joon-ho

Parasite, de Bong Joon-ho : un film remarquable sur les limites à ne pas franchir et au-delà desquelles l’équilibre bascule.

 

Pour les uns, les parasites (au sens figuré) sont les très aisés ; ils absorbent abusivement les richesses produites par le corps social – jusqu’à parfois le rendre exsangue. Pour les autres, les parasites sont les petites gens, les précaires, les marginaux magouilleurs qui coûtent un « pognon de dingue » et qui vivent des aides sociales ou/et autres boulots aussi minables que mal considérés*.

Le réalisateur Bong Joon-ho ici ne tranche pas définitivement la question. Son film oppose néanmoins 2 familles : les Park et celle de Ki-taek (Song Kang-Ho). La première est établie dans une prestigieuse demeure (dont le seul hic est peut-être d’être hantée par un mystérieux fantôme, mais il paraîtrait que ça attire l’opulence), conçue par un architecte de renom, sur une colline résidentielle vidéosurveillée, avec un jardin somptueux, son bunker enterré qui sert de panic-room (car les fortunés ont parfois cette tendance à se surprotéger, comme s’ils avaient l’intuition que leur prospérité, ostentatoire, est susceptible de faire des envieux dont les méthodes pourraient être musclées et dont il faudra dès lors se protéger), ses larges baies vitrées… Les Park disposent aussi de professeurs particuliers pour leurs 2 enfants, d’un chauffeur, d’une gouvernante (Lee Jeong-eun). Tout est propre, ordonné, luxueux, lumineux, cosy. La mère (Cho Yeo-jeong) ne travaille pas – elle ne sait ni faire le ménage ni la cuisine. Le père (Lee Sun-kyun) bosse dans le domaine du high-tech.

La seconde occupe un entresol cafardeux dans les bas-fonds de la ville. Ils plient des emballages en carton pour une boîte de pizzas à emporter. Pour échapper à cette misère, ils vont rivaliser d’ingéniosité et de malfaisance et réussir ainsi à prendre pied chez les Park.

Famille_ParasiteLa philosophie du père « No plan » fait qu’il est, en fonction des circonstances, prêt à tout – à tuer quelqu’un ou à trahir son pays. Pour le moment, avec son fils (Choi Woo-sik), sensible et ambitieux, sa fille (Park So-dam), douée et désinvolte, sa femme (Chang Hyae-Jin), polyvalente, increvable et qui a du sang-froid à revendre, il s’agit de plier des cartons d’emballage de pizzas.

Parasite est ainsi une magistrale fresque sur les inégalités sociales, à l’intensité dramatique soigneusement mitonnée (et qui contrairement aux apparences évite l’écueil du manichéisme). Les seconds rôles sont ici des objets. Les habitations (l’une puante, assaillie par les vicissitudes croissantes ; l’autre spacieuse, accueillante, ultra-équipée), les tuyauteries et système électrique (tantôt débordées, tantôt permettant de faire passer des appels de détresse) et les téléphones portables (indices d’une certaine réussite ou symptômes de la loose lorsqu’il n’y a plus de réseau, mais aussi « armes » permettant de filmer un agresseur pour l’intimider ou de séduire en s’échangeant de tendres Sms énamourés) sont essentiels au déroulé de l’histoire.

Les conditions sociales et atmosphériques ont aussi leur mot à dire, semblant d’ailleurs se répondre, interagir, jusqu’à atteindre un climax tragique rendu quasi inexorable par la somme des petites humiliations encaissées par Ki-taek et les siens. Tensions sociales se mêlant à la colère météorologique, une parole forte coïncide avec un coup de tonnerre qui introduit un orage diluvien qui engloutit un quartier jetant à la rue des gens qui étaient déjà vaguement dans la mouise, les accablant d’une peine supplémentaire – celle d’avoir tout perdu si ce n’est ce qu’ils seront parvenus à sauver in extremis des eaux. De ce surcroît de fatigue et de désarroi naissent des actes désespérés qui, pris isolément, pourraient paraître incompréhensibles, crimes fous et gratuits dont le sens n’apparaît que si l’on prend soin de prendre en compte l’ensemble de la chaîne de cause à effets ayant amené à ces passages à l’acte aux racines profondes. Chaînes que seuls l’art et le mythe – le cinéma donc – sont à même de dévoiler.

Les limites à ne pas franchir (sous peine de déclencher une hécatombe irréversible) sont tout l’enjeu de Parasite. Tout y est question d’équilibre – et notamment en ce qui concerne un hôte et ses parasites. Si ces derniers se montrent trop virulents, l’hôte défaille et l’osmose périclite. Si l’hôte se montre trop pressant envers ses parasites, ceux-ci peuvent à leur tour redoubler d’intensité et s’avérer dévastateurs. Une brimade, s’ajoutant à quantité d’autres subies, peut ainsi être la goutte d’eau qui fait déborder les égouts. Dans une métaphore saisissante mettant en scène les riches Park (au glamour presque obscène) et une clique de pouilleux, Parasite explore ces pouvoirs de destruction proportionnels aux frustrations emmagasinées – qui elles-mêmes sont le reflet d’un partage discutable des ressources disponibles.

* Laurent Testot qui parle des parasites et autres microbes, au sens propre du terme cette fois-ci, nous rappelle que les humains ont « passé un pacte avec l’invisible, garantissant une coexistence tendue mais durable avec les microbes, tant que ceux-ci ne franchissent pas certaines frontières » – in « Hasards biologiques », Cataclysmes – Une histoire environnementale de l’humanité (Petite Biblio Payot, coll. « Histoire », Paris, 2017, p. 220, 11 €) dont nous aurons peut-être l’occasion de reparler. « Ces équilibres, dans lesquels les agents pathogènes prospèrent en affaiblissant leurs hôtes, mais sans les tuer, forment autant de pathocénoses. Une épidémie, précise-t-il, c’est ce qui arrive quand une maladie sort de sa zone de pathocénose, la zone d’infection où elle prospère en équilibre avec la population qu’elle parasite. »


Parasite (기생충) – Drame sud-coréen de Bong Joon-ho – Avec Song Kang-Ho, Lee Sun-kyun, Cho Yeo-jeong, Choi Woo-sik, Park So-dam, Lee Jeong-eun, Chang Hyae-Jin… – Durée : 2h12 – Sortie le 5 juin 2019 – Palme d’or au festival de Cannes.

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