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Treize années à te regarder mourir, de Benjamin Daugeron

L’alcoolisme sévère, sans fard ni paillettes. [Avertissement : Ce contenu aborde des sujets sensibles qui pourraient heurter la sensibilité de certains publics. Mais si le réel est choquant, est-ce une raison suffisante pour l’invisibiliser ?]

« Il y a toutes sortes de rumeurs qui circulent sur la cité. Les habitants du reste de la ville nous perçoivent souvent comme des sauvages vivant dans la crasse et fumant du mauvais shit dans les caves au milieu des poubelles. » (p. 18)

Benjamin Daugeron, avec ce récit sans détour publié dans la collection des réels des éditions du commun, nous parle de son Berry profond, de cette campagne des villages où, combinés sur plusieurs générations, la solitude, l’alcoolisme des uns sur lequel d’autres font leur beurre, la pauvreté économique, le chômage, la faiblesse des services publics, les préjugés, la misère morale, la honte et le mépris, font des ravages. Texte brut et courageux, Treize années à te regarder mourir détaille le gâchis, incommensurable, que provoque cette maladie systémique qui affaiblit les esprits, détériore les liens et pourrit les corps.

« Travailler est un devoir comme disent les dominants alors Colette doit aller trimer chez 10 bourgeoises différentes, à faire leur ménage et leur repassage, afin d’assurer la survie économique de la famille. La vie c’est vraiment qu’un tas d’emmerdes quand tu nais chez les pauvres mais Colette se tait, Colette supporte toutes les violences. Colette avale des kilomètres de couleuvres. » (p. 20)

Un grand-père alcoolique, violent jusqu’à l’inceste, qui se suicidera et finira à la fosse commune, Daniel ; une grand-mère qui endurera une vie de misère à cause de son époux lamentable et d’une société incapable de prendre le relais, Colette ; une mère maltraitante ; un père déglingué par l’alcool (et malgré tout aimant), André… l’arbre généalogique des Daugeron octroie à l’auteur un rôle d’aidant, malgré lui, impossible à endosser seul. Benjamin Daugeron n’aura bien sûr d’autre issue pour s’épanouir que de tenter de fuir cet environnement hautement pathogène.

« Chez toi, on respire difficilement. La fumée de milliers de cigarettes consumées année après année stagne dans la pièce et a envahi les moindres recoins de ton appartement. Les murs sont jaunis et gras, les fenêtres aussi. Ce n’est qu’une lumière faible et pâlotte qui parvient à s’infiltrer à travers les rideaux opaques. Deux fauteuils, deux canapés, une table basse et un énorme buffet en bois sombre occupent l’espace et finissent d’étouffer les lieux. » (p. 54)

On a toutes et tous, en Bretagne et ailleurs dans l’Hexagone où l’alcool constitue un pilier de la culture et de la sociabilisation basique, dans notre entourage plus ou moins proche, des personnes aux prises avec une consommation d’alcool délétère entraînant des dégradations physiques et morales plus ou moins irréversibles. Souhaitons que Treize années à te regarder mourir, ce témoignage sensible, trash et valeureux de Benjamin Daugeron, fera reculer le cynisme et le déni, apportera une pierre supplémentaire à l’édification d’une société enfin débarrassée de ses addictions.

À noter que la maison d’édition publie en cette rentrée Alcool résistance, un essai de Gaëlle Guillou.

« Les flics, les représentants de la CAF, de la mairie ou de la justice, tous nous traitent comme des moins que rien. Leurs préjugés qui nous écrasent se lisent sur leurs visages. Nous ne sommes pas dignes de bons traitements. C’est comme ça que l’État abandonne les enfants placés à la rue à leur majorité. C’est comme ça qu’on se retrouve avec la grosse flaque des fluides échappés de ton cadavre étalée sur le lino. Ni les pompiers, ni l’office HLM, ni les services sociaux n’ont apporté une quelconque assistance. Ce sont ma sœur et ma tante qui épongent tes restes à la serpillère. Ce sont elles qui décollent tes cheveux du sol entre deux vomis tant l’odeur est insoutenable. » (p. 58)

Treize années à te regarder mourir, de Benjamin Daugeron, éditions du commun, collection des réels, Rennes, 2025, 80 p., 12 €.

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