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Labes : cinq questions à Selim Ben Safia

Vendredi 6 novembre se joue au Triangle un spectacle intitulé Labes : une œuvre pour quatre danseurs et danseuses qui interroge la mémoire. Une pièce au son de la viole de gambe, chorégraphiée par Selim Ben Safia et l’artiste conceptuelle Nadia Kaabi-Linke

■ Dans un monde en proie aux crises multiples, pourquoi avoir choisi d’intituler le spectacle Labes, qui signifie en arabe « tout va bien » ?

Justement parce que tout ne va pas bien. « Labes », dans le monde arabe, c’est le mot qu’on dit à tout le monde, tout le temps, même quand rien ne va. C’est une formule de politesse, mais c’est aussi une façon de cacher ce qu’on ressent vraiment, de ne pas inquiéter l’autre, de tenir.

Aujourd’hui, peu de choses vont bien dans le monde. Alors la question que je me pose, c’est : comment continuer ? Comment rester digne ? Pour moi, « Labes » est un mot-pansement. Il rassure, il apaise, il permet de rester debout et d’avancer malgré tout.

C’est aussi un mot très intime. J’ai commencé à écrire cette pièce dans un moment très dur de ma vie personnelle, et je me répétais sans cesse « Labes… ça ira mieux ». Mon père avait ce mot tatoué sur la peau, il le disait souvent. Le titre s’est imposé comme ça. Labes est pour moi une ode à la joie dans un monde qui s’effondre. Ce n’est pas une joie naïve, c’est une joie qui choisit d’exister quand même.

« Le spectacle ne donne pas de leçon ni d’injonction : il ouvre un espace de réflexion, et chacun y prend ce qui le touche. »

■ Que voulez-vous principalement transmettre avec ce spectacle qui travaille avec la mémoire, le passé, tout en étant en prise directe avec le contemporain ?

La force de continuer. Prendre le temps de regarder le passé, d’en prendre conscience, de reconnaître ce qui a existé pour ne pas l’oublier. Et à partir de là, avancer.

Avancer avec fierté, et avancer ensemble, malgré nos différences. À un moment où tant de choses nous poussent à nous diviser, j’avais envie de créer un espace où des corps, des histoires et des cultures différentes se rassemblent et trouvent un langage commun.

Pour moi, la mémoire n’est pas tournée vers l’arrière. Elle nourrit le présent. Le spectacle ne donne pas de leçon ni d’injonction : il ouvre un espace de réflexion, et chacun y prend ce qui le touche.

■ Les quatre danseurs et danseuses viennent d’univers différents. Qu’ont-ils pu individuellement apporter de spécifique à cette création ?

J’ai choisi des interprètes aux parcours très différents parce que je cherchais l’universalité du geste : ce qui nous relie au-delà de nos origines et de nos formations.

Mohamed est un performer des danses traditionnelles tunisiennes. Il connaît chaque rythme, chaque geste, et leur histoire. Ilyes vient du breakdance et du ballet de l’Opéra de Tunis : il apporte une virtuosité et une énergie urbaine. Malek, danseuse et circassienne, amène un rapport au corps et à l’équilibre très singulier. Romane, formée à la danse contemporaine en France, a découvert beaucoup de ces gestes arabes pendant la création, et son regard neuf nous a obligés à questionner ce qu’on croyait évident.

Chacun a apporté un rythme, une gestuelle, un corps, un univers. C’était une matière chorégraphique extrêmement riche. Et c’était aussi un vrai défi : inventer ensemble un nouveau langage commun sans effacer ce qui rend chacun unique.

■ Comment avez-vous travaillé la chorégraphie par rapport au dispositif scénographique de Nadia Kaabi-Linke, ce décor constitué de cordes symbolisant des murs ?

Nadia a travaillé sur la mémoire du quartier maghrébin de Jérusalem, détruit en 1967. Elle a retrouvé les plans de ce quartier, et les cordes qui traversent le plateau retracent ses murs à l’identique.
 Son œuvre n’est pas un décor : elle est pleinement partie prenante du spectacle. Dès la première résidence, nous avons dansé en tenant compte de ces lignes tracées dans l’espace : contourner les murs, longer les ruelles, habiter les maisons disparues. 
Puis nous avons joué avec la matière elle-même. Les cordes se déplacent, se tendent, se traversent. Les danseurs transpercent ces murs, les déforment, leur donnent d’autres formes et d’autres imaginaires. C’est ce qui m’a le plus inspiré : je ne cherche pas à faire danser l’absence, mais à réinventer un lieu à partir de la mémoire, du rêve, du désir.

■ Quel serait votre dernier coup de cœur musical ?

En ce moment, j’écoute beaucoup Bachar Mar-Khalifé. Il prend des chants traditionnels arabes et les fait vivre aujourd’hui, avec une liberté et une émotion incroyables. Ça me touche parce que c’est exactement ce que j’essaie de faire avec la danse : partir de l’héritage pour inventer quelque chose de neuf.

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