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Le Livre des Comptes, de Martin Mongin

Un livre de magie et de turbulences, féroce et jubilatoire.

Quel livre les aminches ! Quel extraordinaire voyage nous proposent là Martin Mongin, l’auteur, passé par les bancs de la faculté de philosophie de Rennes 1, et Tusitala, maison d’édition franco-belge ! Science-fiction, journal intime, conte des mille et une nuits, pamphlet copieux contre les puissant·es et leurs courtisan·es, charge héroïque contre les pouvoirs verticaux jupitériens, farce populaire épique, Le Livre des Comptes, avec générosité, déploie sa palette gourmande, rassasiant le lecteur de trouvailles, d’audaces scénaristiques, d’analyses géopolitiques et socioéconomiques décapantes.

Si les livres sont de petites épées comme l’exprime Hugues Jallon dans Le Mensonge et la Colère (entretiens avec Denis Robert, parus aux éditions Blast et Blitz), Le Livre des Comptes quant à lui est une flèche. Qui vise loin et juste.

À travers un casting incroyable (une ânesse érudite, un garde du corps présidentiel doué en arts martiaux mais allergique au sable et à Céline Dion, un chômeur rêveur protégé par un génie vengeur, une Pythie qui vit dans une grotte sous le château de Versailles, une informaticienne rebelle et quantité d’autres seconds ou troisièmes couteaux truculents), l’auteur oppose ainsi à l’austérité et à l’autoritarisme ambiants une cure réjouissante, quasi carnavalesque, et aux relents révolutionnaires bien sentis d’utopies qu’on espère prémonitoires, qui détrônent les monarques et remettent à leur juste place – à savoir les tréfonds obscurs et nauséabonds de l’histoire, voire les abysses des Enfers – les imposteurs imbus de leurs pouvoirs usurpés. Impostures qui leur devront bien sûr, tôt ou tard, d’avoir un jour à rendre des comptes. Par livre interposé ou par quelque autre manière que ce soit.

« Là, de nouvelles unités de montage et de productions élevaient inexorablement leurs murs. De l’autre côté, c’était la forêt – ou du moins ses vestiges. Quand elle n’avait pas été purement et simplement anéantie, ou retournée sous des monceaux de caillasse, quelques pins isolés, rares survivants du désastre, tendaient désespérément leurs branches martyrisées vers le ciel noueux, leurs racines baignant dans d’immenses flaques colorées où s’acoquinaient les lixiviats et les hydrocarbures. Les mots étaient impuissants à décrire une telle désolation et un tel acharnement des hommes à tuer – à moins peut-être de s’en remettre au vocabulaire de la guerre et du champ de bataille. Encore celui-ci fût-il incapable de dire cette stupeur noire, cette insondable consternation et cette colère informulée qui accablaient les pins de Fontainebleau. Pour exprimer cela, il eût fallu s’aventurer sur la voie des mots secrets et interdits, des mots comme “imanorupti”, “mophrondunte” ou “babelovar” qui disent la mort, le silence, la folie. » (p. 238)

Le Livre des Comptes, chef-d’œuvre de Martin Mongin, éditions Tusitala, Paris, Bruxelles, janvier 2025, 690 p., 25 €.

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