Western ? Petit traité d’économie ? Récit des vies tumultueuses et besogneuses de la petite truanderie miséreuse des États-Unis d’Amérique au moment de la conquête féroce et de la prédation sans frein de l’Ouest ? Lecture pétaradante et percutante dans tous les cas.

« Oui, durant un tout petit quart d’heure avant que l’État ne pose sa férule sur le monde, tandis que le Capital pendait sa crémaillère, la bande de scélérats la plus enragée de l’histoire humaine put s’en donner à cœur joie. On avait impérieusement besoin d’eux. La grande propriété avait besoin d’eux. La grande propriété avait besoin d’eux, les hommes d’affaires avaient besoin d’eux, l’armée avait besoin d’eux, le Congrès avait besoin d’eux. On n’avait jamais vu une chose pareille, un État construit en moins d’un siècle, torchonné à la six-quatre-deux. Les truands eurent leur âge d’or. L’armée avait besoin de bidoche, la réserve indienne avait besoin de bidoche, et on ne pouvait payer plus de quinze dollars, qu’à cela ne tienne ! Evans et son gang voleraient des bœufs, des chevaux, et ils les refileraient pour cinq dollars pièce à Dolan qui les refourguerait à l’État pour quinze dollars, prenant au passage dix dollars, sur lesquels, au-dessus de lui, de plus gros bonnets prélèveraient, à leur tour, leur dîme. Telle fut la genèse de ce qu’on appelle encore aujourd’hui l’économie de marché. » (p. 61-62)
Comme à son habitude – saine habitude s’il en est –, à travers cette épopée épique, presque mélancolique, l’auteur Éric Vuillard prend le parti des petits, des invisibles, des humbles pour lesquels on n’érige jamais de stèle – quand bien même il s’agit d’humbles truands détrousseurs de banques et autres voleurs de bétail livrés à eux-mêmes dans cet Ouest américain sans pitié livré à la cupidité. À travers ces personnages, garçons vachers comme Pat Garrett – qui deviendra le shérif que l’ont sait qui aura la peau de Billy –, chefs de bande crasseux comme Jesse Evans et autres criminels désespérés plus ou moins obscurs et oubliés des manuels d’Histoire, on revit donc une époque sauvage qui augure les prémices de la nôtre, d’époque, qui se pose là elle aussi en matière de sauvagerie, de mépris des petites gens et d’accaparement des ressources naturelles pour la possession desquelles certains, sans foi ni loi si ce n’est celle du plus fort, sont prêts à tout.
« En vérité, Jesse Evans et sa liberté apparente, son ivresse, ses embardées fabuleuses, sont la conséquence d’une délégation de pouvoir que le gouvernement des États-Unis a implicitement consentie. Dans sa phase terminale, la colonisation du continent, de loin en loin encadrée par l’armée, a été abandonnée à de petits délinquants, sous-traitée à des hordes de va-nu-pieds, de vagabonds et de voleurs. Cela coûtait moins cher. La colonie se développait naturellement, on bâtissait un empire en accéléré, jamais on n’avait construit autant de villes, tant de routes, jamais on n’avait extorqué tant de terres en si peu de temps. » (p. 51)
Les orphelins – Une histoire de Billy the Kid, d’Éric Vuillard, éditions Actes Sud, janvier 2026, 176 p., 20,90 €.











