Un zoom intimiste sur un mal profond – la dépression des enfants dans notre société moderne capitaliste ultra-industrialisée.

« Dans la salle d’attente, d’autres parents, d’autres ados. D’autres gens qui, comme nous, regardent leurs pieds. Parce que, tous autant que nous sommes, nous avons honte. On est forcément de mauvais parents, non ? Ben oui, pas être fichu de donner le goût de la vie à son gamin, c’est quand même indigne, vous trouvez pas ?
Lassé de regarder mes chaussures, je jette un œil à celles des autres. Et s’il y a une chose qu’il faut regarder chez les gens pour savoir d’où ils viennent, c’est bien leurs godasses.
Et je suis surpris par la variété des pompes. Baskets, chaussures de chantier, escarpins vernis, mocassins à glands et chaussettes-claquettes. Toute la société est là, dans cette salle d’attente. Des bourgeois, des ouvriers, des consultants, des tourneurs-fraiseurs, des banquiers, des profs, et peut-être même un PDG du CAC40. Tous à se demander ce qu’ils foutent là, à ne pas comprendre comment c’est arrivé. La dépression tire sans viser, elle arrose la société dans son ensemble, sans distinction. »* (chapitre 2, « Passage à l’acte »)
Un père, graphiste de profession, raconte le calvaire traversé par sa famille confrontée au mal-être et aux idées suicidaires de sa fille adolescente. Dépression, prises de médicaments, parcours de soins chaotique, prise en charge plus ou moins bienveillante, guérison lente et éprouvante, rechute et désarroi infini, Le Passage de Mathieu Persan propose de bien belles planches en noir et blanc sur un sujet douloureux : la perte du goût de vivre d’une jeunesse que l’on croyait dorée et qui s’avère bigrement désenchantée.
« La dépression est-elle civilisationnelle ? » se demande, entre mille autres questions, ce père désemparé. La société occidentale, et française en particulier, dont un tiers des jeunes de 11 à 24 ans présentent des signes de troubles anxieux ou dépressifs, gagnerait à se pencher avec sérieux sur la santé mentale de ses membres, notamment les adolescent·es dont on sait combien le passage vers l’âge adulte est un moment de vulnérabilité importante. Quel sens voulons-nous donner à nos vies ? Avons-nous bien mesuré le prix à payer, pour la société toute entière, d’une jeunesse qui n’aurait pour horizon que le désespoir et l’envie irrépressible d’en finir ?

* On notera que dans l’échantillon de population choisi ici par l’auteur, il n’y a pas de va-nu-pieds ni de chômeurs ni de sans-papiers ou sans domicile fixe ni a priori de personnes éloignées des parcours de soin. La dépression, comme la canicule, touche certes toutes les strates de la société, mais celles-ci ne disposent pas toutes des mêmes atouts pour s’en prémunir ou en adoucir les effets.
Le Passage, roman graphique de Mathieu Persan, Hachette, Vanves, 2026, 19,95 €.










