Dans une époque où, sous l’impulsion de l’extrême droite, de l’extrême centre et des droites réactionnaires, le budget de la Défense engloutit des centaines de milliards d’euros*, tout rappel sur les méfaits et l’irresponsabilité des va-t-en-guerre et autres fabricants de canons habités par la fâcheuse tendance à rechercher – et produire via un consentement extorqué – la chair à canon qui ira bien avec, est donc le bienvenu. La poésie forme un bouclier formidable.

« Tranchées : la nuit
Dégouline de larmes
Combien se ruent
Au-devant des shrapnels
Pour écourter
Le passage aux Enfers ? »
(« Troisième mouvement, Seize, p. 40)
Ici, c’est l’auteur bretillien Gaëtan Lecoq qui prend sa plume, légère et grave, pour composer un long poème sur la Der des Ders et son cortège de malheurs. Les poilus subissent la mitraille, les gaz, les canonnades infernales, les nuits épouvantables, les tranchées insalubres, les marches éprouvantes, les visions d’horreur autour d’eux, la mort qui plane, tombe du ciel et fait trembler le sol. Les souvenirs de leurs familles, restées à l’arrière, de leurs amoureuses, du temps de la paix, et les rares permissions opposent un frêle rempart à cette folie guerrière qui se soldera par des dizaines de millions de morts et de vies fracassées, endeuillant la planète et semant les graines de la rage et du ressentiment**.
« Nous avançons
Entiers dans la mitraille
Tout autour miaulent
Les balles effilées
Pour nos poitrines
Nobles décorations
Dans l’herbe rase
Nos deux trous au côté
Le regard fixe
Sur les nuages bleus
S’éloigne alors
Tout soupçon de lumière »
(« Quatrième mouvement, Dix-sept », p. 54)
* Qui seraient sans doute plus utiles dans les domaines de la santé, de l’éducation, des arts ou de la transition écologique pour compenser les effets ravageurs du dérèglement climatique dont on a eu un aperçu douloureux en France cet été.
** Comme nous l’apprend l’historien Johann Chapoutot, « La Première Guerre mondiale mobilise 80 millions d’hommes dans le monde, à qui l’on donne un permis de tuer, et au-delà, l’obligation même de tuer. C’est une inversion du processus de civilisation que nous connaissons, et que Norbert Elias (1897-1990), lui-même vétéran de la Grande Guerre, a théorisé dans les années 30. La démobilisation culturelle et psychique est difficile. » (« Les nazis n’ont pas pris le pouvoir, on leur a donné », entretien (brillant) entre Johann Chapoutot et Denis Robert, p. 63, in Le Mensonge et la Colère, éditions Blitz & Blatz, le souffle de l’info, Lyon, septembre 2026, 272 p., 23 €).
Dix-huit – Le cahier des brumes, de Gaëtan Lecoq, éditions Terres du couchant, Néant-sur-Yvel, 2026, 14 €, 80 p.











