Crépuscule, essai de Juan Branco

Crépuscule, de Juan Branco : essai salutaire sur l’état de notre État-providence (à l’agonie en matière de démocratie) aux mains d’une pègre sans scrupules (dont le hobby principal semble être le dépeçage du bien public pour le transférer entre des mains privées).

533x800_Branco« Ce qui sera ici démontré, c’est que le système mis en place par quelques personnes a suffi, outre le pillage auquel il a laissé libre cours, à court-circuiter l’ensemble des garde-fous de notre démocratie, jusqu’à permettre l’établissement d’un pouvoir dont la légitimité est maintenant à juste titre contestée. Là où l’entre-soi et le conflit d’intérêt avaient été érigés en normes, là où les hommes de pouvoirs ont été intronisés pour maintenir l’ordre et se servir, une variable jusqu’alors contrôlée a resurgi.

Cette variable, ce serait le peuple réclamant souveraineté. » (page 57)

Écrit fin 2018, enrichi et corrigé dans l’urgence durant le mouvement des gilets jaunes, préfacé par Denis Robert (qui en profite – c’est de bonne guerre – pour faire la réclame de son propre ouvrage, Les Prédateurs, enquête co-écrite avec Catherine Le Gall tout juste parue aux éditions du Cherche midi), Crépuscule met en lumière les excès, les vices, les mensonges et les combines de cette oligarchie* personnalisée par Emmanuel Macron. Juxtaposant, dans un mille-feuilles épais, conflits d’intérêts, opacité de l’information (manipulée) divulguée aux citoyen·nes (ont on façonne ainsi l’opinion à l’insu de son plein gré) et consanguinité quasi permanente depuis des décennies entre le milieu ultralibéral des affaires et de la finance (infesté par le lobbyisme) et le milieu de la politique, Juan Branco analyse le dévoiement d’un système. Et force est de constater, si l’on en croit ses arguments et illustrations détaillées, que ce n’est plus le bien commun qui sert de phare à notre démocratie bien mal en point, mais les intérêts d’une caste privilégiée de milliardaires et de millionnaires qui n’hésitent pas à s’appuyer sur des médias (passés maîtres dans l’art de la désinformation), sur des institutions publiques (censées pourtant être au service de tous et non pas de la carrière de quelques-un·es), sur des réseaux puissants, sur des circuits scolaires où se cultivent l’entre-soi et l’endogamie, et à profiter, voire piller, des ressources de l’État pour asseoir leurs privilèges grandissants – en toute impunité.

Les noms fusent. Les relations avariées (jouissant d’une tolérance ahurissante) sont établies. L’organigramme en partie monstrueux est dévoilé. Juan Branco abonde en détails qui filent le vertige, la nausée, la rage.

Une charge puissante, rendue possible parce que Juan Branco, désormais avocat, côtoya ces lieux et ces personnes, ayant notamment été au même lycée privé amiénois qu’Emmanuel Macron, La Providence – sans vouloir faire de publicité pour cet établissement fondé par les jésuites.

Ismaël Emelien, Ludovic Chaker, Muriel Pénicaud, Édouard Philippe, François Hollande, Vincent Bolloré, Alexandre Benalla, François Fillon, Xavier Niel, Gabriel Attal, Alain Minc, Louis Dreyfus, Mimi Marchand… effrayant trombinoscope kaléidoscopique accompagné d’anecdotes biographiques qui en disent long sur les réseaux de cooptation, sur la tradition de dons et de contre-dons (dans des proportions et à des hauteurs qui défient le sens commun), et sur l’entre-soi qui irriguent – ou fossilisent – notre Ve République de plus en plus ploutocratique**.

« La légende aura voulu qu’un gentilhomme de province, projeté sans le sou dans Paris, se soit dévoué au bien commun à la suite de brillante études avant d’être propulsé aux plus hautes responsabilités de l’État, sans jamais être compromis. C’est cette histoire que, de Paris-Match à France Télévisions, des journalistes par centaines ont racontée, dépensant des fortunes pour mettre en scène documentaires, récits, enquêtes et portraits, et relayer une fable fabriquée. » (page 204)

* « Une oligarchie est une forme de gouvernement où le pouvoir est réservé à un petit groupe de personnes qui forme une classe dominante. » (dixit Wikipédia)

** « La ploutocratie (du grec ploutos : dieu de la richesse et kratos : pouvoir) consiste en un système de gouvernement où la richesse constitue la base principale du pouvoir politique. » (idem)

Crépuscule, essai de Juan Branco, préface de Denis Robert, Au diable vauvert, Massot Éditions, mars 2019, 320 pages, 19 €.

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