Portrait Travelling : Hicham Lasri, cinéaste punk

Tout au long du festival Travelling, qui cette année prend pour thème la ville de Tanger, L’Imprimerie vous propose le portrait des cinéastes marocains invités, peu connus en France mais figures représentatives d’un cinéma marocain indépendant, dont les Rennais pourront apprécier la vivacité au fil des projections organisées. Premier portrait, celui de Hicham Lasri.

 « Je suis intenable. Un artiste doit être intenable. »

Quand on est cinéaste au Maroc, on peut choisir de rester en terrain convenu, dans un axe folklorique et post-colonial, contant des histoires de misère, des destinées tragiques. Ou alors on peut décider de rejeter le misérabilisme, de mettre à mal les idées reçues, et de voir l’art comme une lutte pour la liberté, même dans un pays où vous savez qu’on ne vous laissera pas faire.

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Hicham Lasri © Sarah Salem

C’est résolument dans cette veine que Hicham Lasri, jeune réalisateur originaire de Casablanca, construit depuis de nombreuses années son parcours de cinéaste, mais aussi d’écrivain et de dramaturge, l’affirmant haut et fort : « Je suis intenable. Un artiste doit être intenable ». Remarqués et couronnés de succès au Maroc et à l’étranger, ses films frappent par leur ton insolent, abrasif. Avec hargne et justesse, Lasri vient bousculer les plans, les décentrer, les décadrer : pop et punk, mais aussi rigoureux penseur d’images. S’il ne veut pas se définir comme un cinéaste engagé, ses films concernent néanmoins directement le contexte politique, et visent à déranger, à tourner en dérision, voire, s’il le faut, à choquer.

Il va sans dire que de telles ambitions ne sont pas simples à mettre en œuvre dans un pays comme le Maroc, et les obstacles à la réalisation sont nombreux : comités de censure, difficultés à obtenir certaines autorisations de tournage, coupures dans les financements… Cependant, tous ces freins, Lasri les voit non pas comme des limitations insurmontables, mais au contraire comme des règles à déjouer. S’il réside et tourne au Maroc, il se définit comme un artiste international : « À un moment donné on n’est plus lié à un pays, le cinéma c’est une grande famille mondiale. Le dernier film que j’ai fait est co-financé par la Région Bretagne, mais il est tourné à deux heures de Casa. Je suis en quelque sorte protégé par la valeur de mon travail : il y aura toujours une personne pour me faire un croche-pied, mais il y en aura toujours dix pour me soutenir. »

La marge de liberté donnée par internet lui permet aussi de diffuser films et web-séries, qui connaissent souvent un grand succès, avant même d’être sous-titrées. Selon Lasri, l’époque est particulièrement intéressante pour évoluer de manière indépendante, et un pays comme le Maroc n’est pas plus difficile qu’un autre : au contraire, il y a des interstices qui permettent à des choses nouvelles d’émerger. Quitte à donner du fil à retordre aux censeurs : « C’est trop tard maintenant. On ne peut plus censurer. »

The sea is behind - 2015

The sea is behind – 2015

Pour preuve, Starve your dog, long-métrage sorti en 2016, a été sélectionné au Festival international du film de Berlin, et ce, malgré son thème sans équivoque, politique et subversif. « Affame ton chien et il te suivra » : tel est le proverbe attribué à Driss Basri, bras droit de Hassan II pendant les années de plomb, trois décennies de terreur où le gouvernement traquait et réprimait dans le sang opposants politiques et intellectuels. Cet obscur personnage, mort en 2007, est ressuscité dans le film de Lasri, à l’occasion, moins documentaire que dramatique, d’une mise en scène « shakespearienne » : le tyran disparu sort de l’ombre et souhaite livrer ses confidences face aux caméras d’une journaliste.

« On est dans une société où on n’a pas appris aux gens à être en phase avec ce qu’il sont. »

Lasri aborde le sujet d’une manière déroutante : le spectateur doit dans un premier temps traverser un long tunnel d’images grinçantes, éclatées, situations violentes et absurdes, mashups de débris vidéo… on entre dans le film par le biais des sensations – et pas forcément des plus agréables. C’est que pour le cinéaste, la compréhension ne passe pas uniquement par l’explication ou le dialogue :  « Comprendre c’est aussi ressentir. On est dans une société où on n’a pas appris aux gens à être en phase avec ce qu’il sont. Quand on voit un film on s’abandonne, on se laisse porter par le film, et moi j’ai envie d’amener les gens à se lâcher, à revenir à leurs sensations. » Malgré la difficulté éprouvée à rentrer dans le récit, on reconnaît, une fois la turbulence passée, qu’il est particulièrement vivifiant de sentir une inspiration surréaliste s’infiltrer dans un sujet politique de ce genre, que l’on voit habituellement traité avec beaucoup de sobriété et d’austérité.

 

 

Puis on débouche enfin sur la scène du film, véritablement théâtrale, au centre de laquelle le terrible revenant est placé, non sous le feu des projecteurs, mais plutôt dans un jeu de miroirs et de superpositions, de champs en contrechamps. Sa confession se fait insaisissable, vibrante à l’intérieur de ce corps de bourreau devenu victime, mais dont la transmission sera inéluctablement empêchée. La réalisation est à l’image de ces pays où la population est soumise à la peur des mots, à leur répression : les images sont fuyantes, décalées, et évoquent moins l’idée que la sensation d’une folie et d’une angoisse partagées par tous.

L’ensemble des films de Lasri traite des contradictions d’un peuple prisonnier de la peur et de l’impuissance: on verra C’est nous les chiens, qui fait écho à Starve your dog, The sea is behind qui relate les tourments d’un homme travesti, ou encore Headbang Lullaby, en avant-première pour Travelling, qui met en scène un policier aigri. On est ici bien loin d’un cinéma convenu, qui, gommant les aspérités du réel, en réduirait la complexité et en empêcherait la saisie. Malgré sa dureté, c’est un cinéma plein d’une poésie brute, qui porte l’idée de l’affranchissement du passé : loin de penser que son cinéma doive fédérer ou plaire à tous, Lasri cultive plutôt l’espoir dans les îlots de création indépendante, vive et libre, elle aussi « intenable ».

Retrouvez la rétrospective Hicham Lasri dans la programmation du festival Travelling, du 07 au 14 février.

 

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