Un roman sur la fougue irrépressible de cette jeunesse qui préfigure la révolution de Mai 68.

Un vieux bougon (pas si vieux que ça), en léger surpoids, d’habitude sédentaire (l’auteur, en fait, qui adore se mettre en scène) loue une Ford pour faire un tour de France en solitaire par les bords, à savoir en longeant les côtes et les frontières. Ses haltes, ponctuées d’introspections souvent cocasses et de sociologie de comptoir, sont l’occasion de découvrir des bars (de préférence avec des bons whiskies écossais à la carte – boisson à laquelle l’auteur carbure), des hôtels et des restaurants.
En même temps que sa trajectoire personnelle épouse les contours de l’Hexagone, l’auteur s’enfonce dans une autre histoire (elle aussi bien fournie en bars populaires et en hôtels miteux), celle d’une jeunesse fortement éprouvée, dans le Saint-Germain-des-Prés de l’après-guerre. Parmi les « moineaux », ces jeunes fréquentant entre autres le sombre petit troquet accueillant tenu par M. Moineau et sa femme, il y a Jacqueline Harispe, 20 ans, surnommée Kaky, fille d’un collaborateur qui croupit en prison. Kaky se jettera par la fenêtre de sa chambre d’hôtel après une nuit comme d’habitude passée dans les bars et cabarets du quartier latin.
« Éveline [dans un reportage sur les maisons de redressement comme le centre de Chevilly-Larue où sont enfermées les jeunes femmes considérées comme déviantes et qui ont précisément dévié leur course pour atterrir chez Moineau] raconte pourquoi elle a été envoyée dans une maison de correction : pendant des années, elle a été violée par un voisin ; elle a finalement été entendue par la gendarmerie, qui a estimé qu’elle était responsable. Devant la caméra, elle lit un extrait du rapport du gendarme qui l’a interrogée, qu’elle a conservé : “Elle ne manifeste aucun repentir de son comportement et son attitude est arrogante. Elle ne se cache nullement et je crois qu’elle recommencera si l’occasion se présente.” Le voisin avait plus de soixante ans, Éveline onze ans. » (p. 109)
Comme dans La petite femelle ou La serpe (ouvrages, eux aussi épatants et pas avares de parenthèses, dans lesquels l’auteur revient sur des scènes de crime pour en explorer les zones d’ombres), Philippe Jaenada, dans La désinvolture est une bien belle chose, reconstitue les errements et les folles et belles étincelles d’une jeunesse désenchantée, marquée dans sa chair et dans sa construction par la Shoah, la collaboration, les restrictions, l’occupation, les destructions, malmenée par des familles endeuillées, corsetée par une police, une justice, une morale, une religion et des institutions d’État répressives et réactionnaires, empoisonnée par cet alcool qui coule en abondance et cette héroïne qui troue parfois les avant-bras. Subsiste néanmoins en elle ce besoin viscéral de continuer à vivre passionnément qui caractérise en principe les prétendant·es à la vie adulte.
Magnifique ouvrage, donc, qui raconte une époque révolue (pas si révolue que ça), qui fait entendre le cri d’une génération traumatisée par les années terribles d’une guerre qui vient tout juste de s’achever et où l’on croise, parmi une foule tourbillonnante, au détour de recherches pointilleuses et passionnantes, Jean-Claude Guilbert (acteur dans les films Mouchette [1967] ou Au hasard Balthazar [1967] de Robert Brisson et maçon désinvolte), Vali Myers (« la sorcière de Positano » et plasticienne australienne), Barbara (la baby-sitter de Patrick Modiano), le cagoulard d’extrême-droite Aristide Corre, le peintre Ernst Fuchs ou le situationniste Guy Debord dont l’une des formules lapidaires a donné son titre au présent ouvrage, sans parler du photographe néerlandais Ed van der Elsken qui a immortalisé bon nombre de ces protagonistes dans Love on the Left Bank (1956) (voir photo ci-contre qui sert pour la couverture de ce roman de Philippe Jaenada paru en poche dans la collection « Points ») ou du romancier Jean-Marie Apostolidès expert ès Internationale lettriste et Internationale situationniste qui, se sachant condamné par un cancer, écrit : « pour moi, le train bleu pour les étoiles vient d’entrer en gare, et ces cheminots-là ne se mettent pas en grève » (p. 435-436).
La désinvolture est une bien belle chose, de Philippe Jaenada, Mialet-Barrault Éditeurs, Paris, département de Flammarion, 2014, coll. « Points », 2025, 480 p., 10,80 €











