Home / A la une / Festival Vrai de Vrai : 5 questions à Sarah Bellanger

Festival Vrai de Vrai : 5 questions à Sarah Bellanger

Projeté lors du festival Vrai de vrai porté par Comptoir du doc, le documentaire C’est comme ça s’intéresse au monde ouvrier par le prisme familial. Réponses de sa réalisatrice, Sarah Bellanger.

– Qu’est-ce qui vous donné envie de faire un film sur votre grand-mère ?

Je crois que, comme beaucoup de petits-enfants avec leurs grands-parents, le fait de la voir vieillir m’a amenée à me poser la question de la trace. Comme nous avons toujours été très proches, j’ai commencé à l’enregistrer, à discuter avec elle, pour garder une mémoire de sa vie. C’est à ce moment-là que j’ai découvert plus en profondeur son passé militant et ouvrier, que je connaissais finalement très peu.
Et puis il y a eu un déclic, le jour où elle m’a dit qu’il ne restait plus rien : ni usine, ni archives, ni traces du combat des ouvrières car lorsque l’usine a été détruite toutes les archives ont été brûlées. Le fait de me dire qu’il n’y avait plus rien a été un élément déclencheur. C’est là que l’idée du film a vraiment commencé à s’imposer.

« Il y a l’idée d’un constat lucide de la réalité du monde du travail »


– Au-delà d’une expression de votre grand-mère, pourquoi avoir nommé votre film « C’est comme ça » ?

J’aime cette expression justement parce qu’elle est simple, presque banale. On l’emploie pour des choses graves comme anecdotiques. Le film est un peu construit sur cette idée-là : au début, quand on découvre Marie-Jo, elle apparaît comme une petite grand-mère ordinaire. Puis, au fur et à mesure qu’on s’en approche, on prend conscience de l’ampleur de sa vie et de son combat. Je crois que c’est vrai pour beaucoup de vies de femmes de sa génération, souvent invisibilisées.
Il y a aussi la manière dont Marie-jo elle-même fait face à l’adversité. Ce que j’avais parfois interprété comme une forme de résignation m’est apparu, avec le temps, comme une manière de constater la dureté du réel sans s’y soumettre. Un « c’est comme ça » qui peut aussi vouloir dire : d’accord, mais qu’est-ce qu’on fait ensuite ? Comment on agit, comment on continue de lutter demain ? Elle n’est pas passéiste, toujours tournée vers l’action.
J’aimais beaucoup le fait que ce soit un titre au présent. Avec « C’est comme ça », il y a l’idée d’un constat lucide de la réalité du monde du travail, qui reste encore aujourd’hui profondément dure, même si elle s’est transformée dans ses organisations et ses technologies. Le film part du passé pour interroger le présent.


– Ce film est-il un hommage aux ouvrières d’usine dont faisait partie votre grand mère, face à l’absence d’archives sur leurs vécus ?

Oui, on peut sans doute dire que c’est un hommage. À travers le film, j’ai essayé à mon échelle de participer à la reconstruction d’une mémoire ouvrière largement absente des récits dominants. Après les projections, j’ai eu beaucoup de retours émouvants de personnes qui se sont identifiées à cette histoire, d’autres qui ont retrouvé en Marie-jo l’histoire de leur mère ou de leur grand-mère.


– Plusieurs scènes se focalisent sur la question du corps en mouvement, qu’est-ce que cela signifie ?

Le corps en mouvement, c’était un peu la dernière archive qui me restait. Pour raconter ce passé ouvrier, face aux usines qui n’existent plus, aux collègues disparues et aux archives effacées, il ne me restait finalement que Marie-jo, sa parole et son corps. Ce qui m’a frappée, c’est à quel point les gestes du travail sont encore parfaitement inscrits en elle. Et puis filmer son corps en mouvement, c’était une manière de rendre compte de sa personnalité car Marie-Jo est toujours en action. Il y a chez elle une détermination et une vitalité à toute épreuve.

« Les gestes disent beaucoup plus qu’un discours. »


– Le film comporte des scènes de reconstitution des expériences de travail de votre
grand-mère, pourquoi avoir utilisé ce procédé ?

La reconstitution, c’était d’abord un espace de représentation partagé entre moi et Marie-jo. Pour moi, la question de la représentation du milieu ouvrier était essentielle, parce que je sais que ma grand-mère et mon père ont souvent souffert de la manière dont le monde ouvrier pouvait être montré au cinéma à travers certains regards réducteurs.
Le choix de mettre en scène l’usine sur un terrain vague du quartier renvoie aussi à tout ce qui a été omis de l’histoire officielle. C’était l’idée de re-fabriquer une archive qui n’existe plus. Et dans ce cadre très minimaliste, le fait de se concentrer sur les gestes de Marie-jo, leur précision et leur répétition, permet de rendre compte de la dureté du travail de manière frontale. Cela m’a aidée à trouver le ton du film. L’enjeu était de montrer la violence du
travail sans enfermer à nouveau Marie-jo dans cette violence. Ici, les gestes disent beaucoup plus qu’un discours.
Je crois aussi que la reconstitution apporte une forme de douceur, de légèreté et parfois d’humour. Elle permet de faire exister notre relation au sein même de la mise en scène, ce qui était important pour moi. J’aimais ce côté fabriqué, artisanal. Avec ma grand-mère, nous avons souvent partagé des moments d’activités créatives, comme la couture, et le film s’inscrit naturellement dans la continuité de ces moments de fabrication à quatre mains.

« On oppose souvent les générations mais je crois au contraire qu’il existe des continuités. »


– La question du travail est l’un des sujets centrale du documentaire, pourquoi avoir abordé l’histoire de votre famille à travers ce prisme ?

Tout simplement parce que c’est quelque chose de très présent dans mon éducation. Beaucoup de personnes de ma famille ont souffert du travail et en même temps, on m’a transmis l’idée qu’il fallait travailler beaucoup et ne pas se plaindre. Il y a une vraie ambivalence. Ma grand-mère a beaucoup milité mais elle n’a pas forcément remis en question la place centrale du travail dans nos vies. Elle a développé une grande rigueur, une fierté à travailler dur et ça, elle l’a transmis à mon père. En revanche, la dimension militante, elle, s’est un peu perdue en chemin. C’est quelque chose que moi, je suis allée rechercher.
Décortiquer tout cela m’a permis de comprendre d’où venaient certaines injonctions et m’a aidée à me construire politiquement. Ce qui me frappe, c’est aussi la manière dont certaines réalités se rejoignent aujourd’hui.
Quand je regarde mon frère, confronté à des formes de travail précaires, il y a parfois des échos avec ce qu’a vécu ma grand-mère. On oppose souvent les générations mais je crois au contraire qu’il existe des continuités. Dire que les jeunes travaillent moins ou seraient feignants, c’est faux. Et inversement, les générations plus âgées ont une expérience précieuse des transformations du travail parce qu’elles ont traversé plusieurs époques.
Le travail occupe une place immense dans nos vies. Il reste souvent relégué hors-champ au cinéma, certainement parce qu’il est rarement raconté depuis celles et ceux qui le vivent.

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Infolettre

Recevez parfois un courriel avec nos dernières informations importantes !