Péage Sud, de Sébastien Navarro

Péage Sud de Sébastien Navarro : une fresque au goût amer, à l’odeur de pneu brûlé et de gaz incapacitants pour rappeler que, quelles que soient les embûches, la lutte continue.

 

533x800_peage-sud_navarroAnar lettré, le narrateur ne l’a pas vu venir, le mouvement des Gilets jaunes, et s’en est de prime abord méfié, de ce soulèvement foutraque qui entonnait des « Marseillaise » en occupant des ronds-points de zones artisanales pour réclamer du RIC* à toutes les sauces et un peu plus de justice fiscale, notamment concernant le prix du carburant – car le budget essence pèse lourd quand on vit en périphérie et qu’on doit se déplacer pour gagner (chichement) sa croûte.

Mais il va prendre le train en marche et aller jusqu’à rédiger des chroniques hebdomadaires sur un blog militant pour défendre, sous le nom de plume de Stan Zeguetto (hommage à une chanson de Bernard Lavilliers), les positions des gilets et gilettes jaunes. Tantôt s’émerveillant devant la pugnacité populaire, tantôt s’agaçant voire s’indignant du sort réservé par le triptyque médias-police-justice aux manifestant·es, le narrateur (qui a enfilé le gilet jaune et s’immerge corps et âme dans cette épopée) s’amourache donc de la geste révolutionnaire qui se déploie sous ses yeux plus souvent qu’à leur tour irrités par les gaz lacrymogènes généreusement offerts par la gente gendarmesque.

« Que certains fassent du pognon à la sueur de leur front, ça ne pose pas de souci. Le problème c’est de mener une vie de mendiant tout en ayant un boulot. Le problème c’est quand le pays ne permet plus aux cassés, aux vieux, aux handicapés de vivre avec un minimum de dignité. Le problème est ce putain de hiatus entre la promo théorique de l’État social dans la bouche des politiques et la fumiste réalité à laquelle on se cogne quotidiennement. Le problème c’est le marronnier des réformes censées nous mener depuis plus de trente ans vers un mieux-vivre alors qu’on voit bien que dans la vraie vie rien ne s’arrange ni pour nous ni pour nos gosses ni même pour la planète. » (p. 131)

Occupations, blocages, feux de palettes, lancers de cailloux et de canettes, déambulations, réunions sur des parkings de supermarchés, arrestations arbitraires, embouteillages de camions coincés par un barrage filtrant, comparutions immédiates, peines démesurées (pour l’exemple et instiller la terreur), tabassages (y compris d’handicapés) et mutilations (comme celle de cette figure du mouvement, Jérôme Rodrigues, filmée et diffusée en direct sur les réseaux lors de l’acte XI à Paris le samedi 26 janvier 2019), mise en place d’agoras sur le modèle de l’assemblée de Commercy**, parloirs sauvages pour soutenir les détenu·e·s, foire d’empoigne entre différentes factions, etc., Sébastien Navarro nous fait ainsi revivre tous ces moments-clés et cette palette d’émotions (de l’exaltation à la résignation en passant par le désespoir et la rage) qui les accompagna.

« Plus généralement, les gilets ont leurs propres cadence et vitalité. On s’y agrège et se désagrège sans que des protocoles aient besoin d’être déployés. On n’est pas là pour faire des petits, mais pour déchirer la nuit. Nous sommes une comète. Notre sillage est ouvert à tous. » (p. 257)

* Le RIC (référendum d’initiative populaire) est un outil assez complet, plébiscité, pour tenter d’insuffler un peu plus de démocratie dans une société aux décisions trop souvent prises dans une verticalité oppressante. Révocatoire, il permettrait de destituer des élu·e·s. Constituant, il ouvrirait la possibilité de modifier la Constitution. Législatif, il autoriserait à proposer une loi, tandis qu’abrogatoire, il conduirait à la suppression de lois.

** L’assemblée de Commercy, dans la Meuse, débouchera sur la mise en place d’une assemblée des assemblées où se réunirent des représentants gilets jaunes venus de toute la France.

Péage Sud de Sébastien Navarro, éditions du Chien rouge, Marseille, novembre 2020, 340 pages, 13 €.

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