Condor, un polar de Caryl Férey : chronique et entretien

Auteur pour enfants, auteur-voyageur, auteur accoudé aux comptoirs, auteur dont le cinéma américain s’empare, auteur tout public en festivals du livre, auteur de la très prestigieuse Série Noire des éditions Gallimard, auteur rockeur en cheville avec Bertrand Cantat, Caryl Férey est un auteur plutôt complet qui a la chance et le privilège d’avoir de bonnes critiques. D’ailleurs en voici une de plus.

 

NB : « Condor » (en plus d’être le nom d’un noble oiseau andin connu pour son vol majestueux en très haute altitude) est le nom de code d’une opération clandestine d’envergure internationale qui s’était donné pour but de traquer puis d’éliminer, physiquement, les opposants aux régimes dictatoriaux d’Amérique du Sud dans les années 70.

condor-couv

De nos jours, Esteban Roz-Tagle, avocat et rejeton d’une riche famille chilienne qui doit sa fortune au régime mis en place par le général Pinochet, est sollicité par une Mapuche qui a quitté à regrets sa région natale pour quand même s’épanouir à Santiago et y suivre des études d’art cinématographique. Cette jeune Indienne, Gabriela, aussi militante qu’énergique, déracinée mais fière de ses traditions animistes, souhaite faire la lumière sur les mystérieuses disparitions qui endeuillent le quartier populaire où elle a élu domicile. Aidés d’un vieux gauchiste qui fit partie de la garde rapprochée du président Salvador Allende, acculé au suicide le 11 septembre 1973 par le coup d’État mené par les troupes scélérates de Pinochet soutenues par les USA – Nixon et Kissinger applaudissant des deux mains à la nouvelle de ce pays socialisto-communiste revenu dans le giron des forces impérialistes –, aidés par Stefano donc, Gabriela et Esteban vont affronter leurs désirs, leurs différences, leur passé et le présent, en l’occurrence bouleversé par des crimes en série, des affaires de drogue, des barbouzes, des flics et des juges corrompus et des zones d’ombres qui remontent aux années les plus sombres que connut le Chili.

« L’esthète avait brillé à l’université sans se soucier de qui pouvait y accéder, on avait tracé son chemin sans dire qu’on avait effacé celui des autres, et lui avait tout gobé. Les menaces communistes ? L’URSS et les pays de l’Est avaient fermé leurs ambassades pendant que les “camarades” se faisaient massacrer par la clique de Pinochet. La probité du vieux Général ? Possédant une simple voiture le jour du coup d’État, il avait vécu dans un bunker doré, détournant des millions de dollars sans jamais répondre d’aucun de ses crimes, du sang jusque sur les dents.

Esteban en vomissait des vipères.

Son père, l’irréductible Adriano Roz-Tagle n’avait pas collaboré avec la dictature, il s’était contenté de s’enrichir en récupérant les services publics bradés au privé, il avait accaparé les moyens de communication en attendant l’heure où il faudrait faire avaler la pilule d’une transition en douceur à la population et sauver la face d’un État de délinquants. »

 

pp. 381-382

 

Bref, de l’émotion, de l’amour, de l’action, des vengeances, un arrière-fond politico-historique passionnant, des guet-apens, des fusillades, des overdoses, des interrogatoires particulièrement musclés et des ambiances parfaitement exotiques confèrent à Condor de Caryl Férey les qualités requises pour offrir un excellent moment de lecture. De Valparaiso à Santiago en passant par le désert d’Atacama, Caryl Férey a le chic pour inscrire ses histoires dans un décor assez vaste pour accueillir toute la gamme des nuances, comprises entre le sordide et le lumineux.

 

Condor : un polar de Caryl Férey – Éditions Gallimard – Collection Série Noire – 2016 – 416 pages.

 

 

Condor Bertrand Cantat Caryl Férey

 

« J’aime les grands écarts, les colonies remises au clou. »

 

■ 4 ans pour écrire un livre comme Condor !? Ne serait-il pas plus rentable d’engager quelques nègres pour raccourcir les délais ?

Ce serait nul.

■ J’ai un ami qui écrit plutôt pas mal et qui rêve (depuis le collège au moins) d’être édité chez Gallimard. Aurais-tu un (bon) conseil à lui refourguer ?

Écrire un bon livre, en prenant le temps qu’il faut.

■ La Nouvelle-Zélande, le Chili, l’Afrique du Sud… l’hémisphère Sud serait-il particulièrement propice à l’inspiration ?

Oui, c’est l’été là-bas quand c’est l’hiver ici, j’aime les grands écarts, les colonies remises au clou.

■ Le succès comporte-t-il des désavantages méconnus ?

On perd un ou deux faux-amis, mais c’est connu.

■ J’ai une amie qui fantasme sur les écrivains voyageurs. Aurais-tu quelques spots fréquentés par cette caste à recommander pour lui faciliter les rencontres ?

Les bars normalement.

■ Quel genre de rapports peut-on voir entre la dictature paramilitaire chilienne (symbolisée par l’opération Condor) et les dérives policières en France (ex : manifestation sauvage de policiers cagoulés marchant sur l’Élysée ; arrestations arbitraires d’opposants) ?

Les autres tirent à balles réelles.

■ Un groupe de musique (ou plusieurs) pour accompagner la lecture du Condor ?

Ezekiel, Dirty Guns, Ghinzu, The Drones, le live de Détroit

Dans le cadre du festival rennais La Vilaine était en noir, justement parrainé par Caryl Férey, on aura de nouveau l’occasion d’entendre Condor en live, avec Bertrand Cantat (voix), Marc Sens (guitare) et Manusound (machines, basse), le 26 novembre prochain, au théâtre du Vieux Saint-Étienne.

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