Deux voix, deux mondes, une même intensité : Ala.ni et Mélissa Laveaux jouaient sur la scène de l’Antipode vendredi 20 mars. Retour sur une date mémorable.
Il y a des soirées qui s’écoutent, et d’autres qui s’habitent. Celle qui réunissait Ala.ni et Mélissa Laveaux à l’Antipode appartenait clairement à la seconde catégorie. Une soirée où la musique ne cherche pas à remplir l’espace, mais à le creuser.


Ala.ni : une voix comme un souffle ancien
Dès son entrée, Ala.ni impose quelque chose de rare : une économie presque radicale. Peu d’effets, peu de démonstration, et pourtant, tout repose sur l’essentiel. Sa voix.
Et quelle voix.
Un timbre feutré, presque voilé, qui semble parfois à la limite du murmure. On pense à des enregistrements anciens, à ces voix captées sur bande magnétique, fragiles mais infiniment présentes. Il y a chez elle une manière très particulière de poser les mots : comme si chaque syllabe était déposée avec précaution, sans jamais vouloir peser.


Son chant joue avec le silence. Il s’y appuie, s’y suspend, le laisse respirer. Par moments, on a presque l’impression que la salle entière retient son souffle pour ne pas briser l’équilibre.
Mais Ala.ni, ce n’est pas seulement cette délicatesse suspendue. C’est aussi une forme de malice inattendue.


À un moment du concert, elle propose au public un jeu : lui donner des mots, n’importe lesquels. Et là, l’absurde surgit.
“Oompa Loompa”.
“Alfa Romeo”.
En quelques secondes, elle tisse une chanson improvisée, intégrant ces propositions improbables avec une fluidité déconcertante. Le résultat est à la fois drôle, absurde, et étonnamment musical. La salle rit, participe, et surtout découvre une autre facette de l’artiste : une spontanéité joueuse, presque enfantine, qui contraste avec la gravité douce de ses morceaux.



Ce moment casse la distance sans jamais briser la magie. Au contraire, il la rend plus humaine, plus proche.
Mélissa Laveaux : raconter pour ne pas oublier
Avec Mélissa Laveaux, le concert bascule.
Guitare en main, elle installe une présence plus terrienne, plus narrative. Son jeu en fingerpicking est précis, rythmique, presque hypnotique. Il sert de colonne vertébrale à un set qui se déploie comme un récit.
Car chez elle, tout est histoire.



Son concert n’est pas une succession de morceaux, mais une traversée : celle de sa vie, de ses racines, de ses fantômes. Elle navigue entre anecdotes personnelles et récits plus larges, souvent teintés d’humour — parfois noir, parfois tendre.



Ses origines haïtiennes affleurent partout. Dans les rythmes, dans certaines inflexions, mais aussi dans les thèmes. Il y a chez elle une manière d’aborder le monde qui touche au mystique, à l’invisible, à ces croyances et traditions où le réel et l’au-delà ne sont jamais complètement séparés.




Sans jamais tomber dans le folklore, elle laisse apparaître cet héritage par touches : une histoire, une image, une sensation. Et tout à coup, la musique devient un espace où cohabitent mémoire, spiritualité et identité.
Une tension fertile entre deux univers
Ce qui rend cette soirée particulièrement marquante, c’est la tension entre ces deux propositions.
Ala.ni travaille la retenue, le vide, la suggestion. Mélissa Laveaux, elle, remplit, raconte, incarne.
L’une flotte, l’autre creuse. Mais toutes deux partagent une même sincérité, une même manière de faire de la musique un prolongement direct de soi.










