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Outre-Terre, une virée vers l’Est de Jean-Paul Kauffmann

Un récit de voyage commémoratif sur les traces d’épopées historiques napoléoniennes.

« J’ai longtemps cru que ma vocation de journaliste était le fruit d’une méprise. J’aimais la littérature. Adolescent, elle m’avait sauvé du marasme. Elle avait peuplé la désolation de mes années de pensionnat. Ainsi fut établi pour toujours ce lien de confiance, d’abandon, de bonheur avec les livres. D’inconfort aussi : la vie réelle, non rêvée, et la littérature sont rarement en harmonie.

Il me semblait que le métier de journaliste se rapprochait le plus du travail de l’écrivain. Je confondais rédiger et écrire. Rédiger obéit à une forme prescrite, à une manière de déposer des signes et des phrases. Déposer comme la poule fait des œufs. On pond un article, on ne pond pas un livre ou alors ce livre est médiocre.

L’âge venant, je crois de moins en moins à cette distinction. De toute façon, presque tout aujourd’hui peut faire littérature. Non, le choix de ce métier n’était pas un malentendu. D’ailleurs la frontière entre les deux est de plus en plus poreuse. Pourquoi les séparer ? Le journalisme ne relève-t-il pas d’une forme de fiction ? Il ne rend pas mieux compte du réel que la littérature. » (p. 67-68)

Quelle drôle d’idée d’aller, en 2007, en famille, à Eylau (rebaptisé Bagrationovsk, en 1946, après la victoire soviétique à l’Est sur les troupes nazies) ! C’est pourtant le projet que concrétise le journaliste Jean-Paul Kauffmann, accompagné de sa femme et de leurs deux grands fils. Ensemble, au cœur de l’hiver glacial, dans cette région de l’ex-Prusse-Orientale, désormais oblast de Kaliningrad, enclave russe coincée entre la Lituanie, la Pologne et la mer Baltique, Jean-Paul Kauffmann et sa famille assistent à une reconstitution de la bataille menée par les troupes napoléoniennes affrontant les Russes exactement deux siècles plus tôt. Des milliers de soldats perdirent la vie dans cette boucherie confuse balayée par le blizzard et les tirs d’artillerie. Napoléon lui-même faillit être capturé lors de cette épopée désastreuse qui préfigure Waterloo.

Lors de ses pérégrinations dans cette région désormais russe imbibée par ses racines prussiennes et à l’identité bouleversée par le pouvoir stalinien qui opéra des mouvements de population drastiques, le Cornusien* Jean-Paul Kauffmann convoque les fantômes de l’époque napoléonienne. Il raconte les aléas et les incertitudes de la bataille. Voyage dans le temps et dans les imaginaires : on y croise le colonel Chabert (héros balzacien revenu d’entre les morts, un peu de la même façon que l’auteur, retenu en otage de 1985 à 1988 par l’Organisation du Jihad islamique, revint parmi les siens après presque 3 années de captivité dans un Liban en proie à une guerre effroyable, à la fois intestine et avec les voisins sur-militarisés), des généraux et maréchaux fantasques comme le prince Joachim Murat, des fantassins sortis de l’oubli, les peintres officiels de l’Empire comme Antoine-Jean Gros qui représentera le champ de bataille après-coup (1808 – voir ci-dessus)** ainsi que des historiens experts de cette bataille lors de laquelle les canons des deux côtés créeront un massacre abominable qui rougira la neige sur plusieurs kilomètres carrés transformés en mer de cadavres, hachés par les artilleries, puis piétinés par les sabots des cavaleries. Outre-Terre pose bien sûr cette question en toile de fond : quel réel besoin avaient les Français de se fourvoyer dans des expéditions vouées, tôt ou tard, à un échec cuisant ? Le fait qu’à la fois Russes et Français revendiquèrent la victoire à Eylau révèle l’absurdité et la folie de ces guerres impériales à l’issue forcément tragique.

* Cornusien, pour celles et ceux que le terme interroge, est le gentilé des habitants de Corps-Nuds, bourgade d’Ille-et-Vilaine d’où l’auteur est natif.

* Avis aux cambrioleurs qui souhaiteraient s’emparer de cette œuvre que l’on peut voir au musée du Louvre à Paris, prévoir large : la fresque mesure 521 × 784 cm.

Outre-Terre, de Jean-Paul Kauffmann, Éditions Équateurs, Paris, coll. « Folio », 2016, 384 p, 21,90 €,

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