L’Espèce humaine, de Robert Antelme

Il existe des livres indispensables. Œuvre magistrale, poignante, incarnée, profonde et sans misérabilisme, qui exprime l’indicible (en témoignant de l’abomination du système nazi d’extermination, en place de 1933 à 1945), L’Espèce humaine, de Robert Antelme (1917-1990), fait partie des textes que les professeurs d’histoire devraient ajouter à la bibliographie de leurs élèves.

 

ESPECE-HUMAINE_Robert-Antelme_1947Prisonnier des Allemands en 1944, Robert Antelme est déporté à Buchenwald. Puis son kommando rejoint une usine d’armement à Gandersheim. Là, il « travaille » à la fabrique de carlingues d’avions pour l’entreprise Heinkel. « Depuis que le kommando était arrivé, c’était la dixième carlingue qui s’achevait dans l’usine. Sur ces dix, une seule, la première, avait été envoyée chez Heinkel, à Rostock.  Elle en était revenue parce qu’elle était loupée. Les autres avaient été mises dans un hangar puis dans l’église que nous venions de quitter. Elles ne partiraient jamais. Nous le savions. Rostock, où se trouvait la maison mère Heinkel, était détruit et l’usine ne recevait plus le matériel nécessaire. Ce travail ne servait donc qu’à planquer la direction et les meister, presque tous nazis et qui ne tenaient pas à se battre. » (page 155)

Les prisonniers politiques qui partagent sa condition sont encadrés, à coup de schlague, d’invectives et de brimades, par des prisonniers de droit commun sans vergogne. Ces derniers, en échange d’un autoritarisme servile et d’une adhésion zélée au projet racial SS, sont, eux, bien logés, au calme, nourris et blanchis correctement.

« Le pain supplémentaire qu’ils [les kapos et les Vorarbeiter, ceux qui poussent au travail] bouffent, la margarine, le saucisson, les litres et les litres de soupe, ce sont les nôtres, ils nous sont volés. Les rôles sont distribués ; pour qu’ils vivent et grossissent, il faut que les autres travaillent, crèvent de faim, et reçoivent les coups. » (page 55)

L’écrivain Robert Antelme décrit cet enfer. Malnutrition. Surpopulation. Épuisement. Diarrhées. Anthrax créant des abcès. Peurs – de tomber malade, de perdre espoir, de ne pas recouvrer la liberté, d’être pris en grippe par un SS… Fumée des fours. Arrachage des dents en or, objets d’un sinistre trafic. Appels interminables debout dans la cour et dans le froid. Violences exercées par les SS et les kapos. Manque de soins. Invasion de poux rendant le sommeil quasi impossible. Promiscuité. Froid saisissant. Travaux forcés. Fringues sales et insuffisantes pour braver les intempéries. Absence de nouvelles des proches resté·e·s au pays (tandis que celles et ceux qui sont resté·e·s au pays vivent dans l’attente et la terreur. L’écrivaine Marguerite Duras, alors épouse de Robert Antelme, en fera la narration dans La Douleur). Tentative systématique de déshumanisation de ces captifs considérés comme de la vermine bonne à être tuée à la tâche. Amaigrissement morbide. Mort des camarades exténués, violentés, exécutés… Robert Antelme raconte les agonies, les actes veules pour peut-être s’en sortir, la souffrance des corps décharnés, la lutte pour manger, dormir, se laver, tenir debout, chier tranquille, être informé, endurer les privations, survivre.

« Militer, ici, c’est lutter raisonnablement contre la mort. Et la plupart des chrétiens la refusent ici avec autant d’acharnement que les autres. Elle perd à leurs yeux son sens habituel. Ce n’est pas de cette vie avec le SS mais de l’autre là-bas [en France, en liberté], que l’au-delà est visible. Et peut-être rassurant. Ici, la tentation n’est pas de jouir, mais de vivre. Et si le chrétien se comporte comme si s’acharner à vivre était une tâche sainte, c’est que la créature n’a jamais été aussi près de se considérer elle-même comme une chose sacrée. » (pages 47-48)

Rares et précieux, des gestes de solidarité (qui, dans ce contexte extrême, est tout, sauf un vain mot), des signes, des paroles complices néanmoins persistent dans cet environnement programmé pour être invivable. Des prises de conscience exacerbées, des actes de sabotage, de résistance, d’espoir ou de poésie éclosent dans ce confinement concentrationnaire. L’auteur leur doit sa survie – ainsi qu’à quelques épluchures de patates cuites au poêle.

Au printemps 45, il est transféré vers Dachau, car les SS, avec leurs otages, fuient devant la progression inexorable de la contre-offensive (les Soviétiques venant de l’Est et les Américains et autres Français venant de l’Ouest). Ce transfert commence par une « marche de la mort » (lors de laquelle les malades et les traînards sont froidement descendus d’une balle et abandonnés dans un fossé), à travers l’Allemagne déconfite, en ruine, peuplée de civils sidérés, traversée par les convois de la Wehrmacht en déroute. Cette marche est suivie d’un impensable voyage de 13 jours à bord d’un wagon de marchandises où s’entremêlent des corps moribonds. Robert Antelme décrit la décrépitude physique, le désespoir et l’agonie, mais aussi ce à quoi l’espèce humaine – même quand on la veut méconnaissable – est reconnaissable. À savoir qu’il y a une part d’irréductible, un noyau dur de souvenir, d’insoumission, de langage, de mémoire, de raison, d’instinct de survie, de morale, proprement incompressible. L’appartenance à l’espèce humaine est un don universel, une grâce partagée, un miracle vertigineux dont on ne peut décréter la dissolution en désignant autrui (le juif, le communiste, le tsigane, l’opposant, l’objecteur de conscience, l’handicapé, l’homosexuel, le résistant, le prisonnier militaire russe, le non-aryen, l’innocente victime d’une dénonciation, etc.) comme membre d’une sous-espèce. Quoi qu’on en pense, les hommes sont liés entre eux.

L’Espèce humaine, de Robert Antelme, 1947, Gallimard, coll. « Tel », 1957, 336 pages, illustration de la couverture : « L’Expérience-limite » de Maurice Blanchot.

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